Justice Sociale, Capital, Travail, Epargne, Usure

Publié le par UL Valenciennes

 

Extrait d'un livre de René de LA TOUR DU PIN (1887)

 

N'est-ce pas toujours d'actualité ?

 

Une partie de la nation vivant de rentes ou de spéculations, c’est-à-dire de l’une des formes de l’Usure, n’a pas besoin de travailler pour vivre, puisque le travail d’autrui fournit à sa consommation. Cette portion de la société va toujours en augmentant, ou du moins son budget et par suite ses consommations, parce qu’elle reçoit de la société une plus grande part de services qu’elle n’en rénumère; elle paie sans doute ses consommations individuelles, mais les services sociaux, qui coûtent fort cher, sont rémunérés par elle dans une beaucoup plus faible proportion que par les classes laborieuses, qui paient complètement l’impôt, la patente, les droits indirects. Il lui est donc plus aisé d’épargner, et il suffit qu’elle replace son épargne pour la grossir indéfiniment sans en prendre aucun souci. Que telle maison de finance qui a, dit-on, cent millions de revenus, en épargne annuellement cinquante placés à intérêts composés, même faibles, et l’on voit tout de suite que la pompe, aspirant le double de ce qu’elle refoule, peut attirer dans ses réservoirs presque toute l’eau disponible et épuiser le reste de la nation.

Mais à mesure que l’épargne devient plus facile aux uns, elle devient plus difficile aux autres, puisqu’il faut qu’ils fournissent à cette épargne avant que de songer à la leur. L’épargne des financiers d’une part, et d’autre part le labeur des producteurs qui doivent fournir et à cette épargne et à la consommation générale, croissent parallèlement. La société tend ainsi à se décomposer en deux classes, dont l’une, de plus ne plus opulente, se forme et vit aux dépens de l’autre, de plus en plus misérable. L’Usure, après avoir diminué les forces de la production des richesses, jette donc une grave perturbation dans les lois naturelles de leur distribution, et porte ainsi à la paix sociale un préjudice plus grave encore qu’à la prospérité nationale.


Les effets du mal vont en croissant selon une progression arithmétique s’il s’agit de l’épargne, c’est-à-dire de l’accroissement de fortune des rentiers, et selon une progression géométrique s’il s’agit de l’épuisement des producteurs. Ceux-ci n’ont dès lors qu’une préoccupation, afin de pouvoir prolonger une lutte dont l’issue est fatale, c’est celle de diminuer les frais de la production, entre autres le salaire de la main-d’oeuvre, en lui demandant à leur tour un maximum de travail en échange d’un minimum de rémunération .

 

D’où il suit qu’au merveilleux développement de l’outillage et au perfectionnement des procédés ne correspond nullement un accroissement proportionnel du bien-être des ouvriers, des cultivateurs, des petites gens qui ne peuvent faire l’Usure, mais aux dépens de qui elle se fait. Tout est relatif, ou du moins devrait l’être, mais en est bien loin si l’on compare entre eux les progrès réalisés dans les diverses classes et non pas si l’on se contente de les mesurer dans la même classe, comme on le fait communément.

 

Il est donc certain que le capital a bénéficié infiniment plus que le travail dans " le siècle de l’Usure ", et que l’état social actuel, étant d’une injustice croissante, ne pourra tenir à la longue, mais est destiné à se transformer sous une réforme du régime économique ou à être détruit par une révolution sociale ".

Publié dans Vie de l'Union Locale

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